Corps, sport, genre et rapports de pouvoir
Responsable d’équipe : Florys Castan-Vicente
Chercheurs et chercheuses : Anaïs Bohuon, Florys Castan-Vicente, David-Claude Kemo-Keimbou, David Sayagh, Anne Schmitt, Cyril Thomas, Lucie Pallesi
Doctorant·es : Peterson Ceus, Margo Curschellas, Lisa De Frutos, Léa Gogniat, Louis Neymon
Dans une approche pluridisciplinaire, au croisement de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie et de la science politique, les travaux de recherche du thème “Corps, sport, Genre et Rapports de pouvoir” étudient la construction sociale des corps et de leur biologisation.
Les différents contextes et formes de mise en mouvement des corps dans les sports et les activités physiques sont abordés en particulier au prisme du genre, entendu comme un outil heuristique permettant d’analyser les imbrications entre les rapports de pouvoir liés aux catégories de sexe, de classe, de race, de handicap, d’âge et d’orientation sexuelle.
Sociologie, anthropologie, histoire et science politique se distinguent par les formes d’investigation empirique que chaque discipline mobilise. Archives, observations, entretiens et questionnaires constituent quatre modes privilégiés de production de données, quatre configurations méthodologiques spécifiques. En pratiquant chacune de ces méthodes de recherche, il s’agit aussi, sous un angle à la fois méthodologique et épistémologique, de mettre à l’épreuve les modalités de production du savoir en sciences sociales et de réfléchir aux conditions de possibilité de leur combinaison.
L’équipe de l’axe corps, sport, genre et rapport de pouvoirs travaille autour de trois thèmes de recherche.
Anaïs Bohuon, Florys Castan-Vicente, Louis Neymon, Cyril Thomas, Lucie Pallesi et Lisa De Frutos
Au sein de ce thème, les travaux de recherche des membres de l’axe portent sur l’essentialisme racial, sexué et/ou genré, associé à la performance sportive et plus largement sur la problématique de la biologisation du social dans le domaine sportif. Cette biologisation, tout particulièrement à l’œuvre dans le champ et l’histoire du sport et des activités physiques, contribue à produire des catégories de pouvoir, héritées d'autres pratiques (médecine, droit, physiologie...). En les renforçant par leur autorité scientifique, les discours de naturalisation, de déshistoricisation et d'essentialisation de la race, de la sexualité, du genre, servent la reproduction de représentations sociales idéologiques hégémoniques.
Les travaux de Anaïs Bohuon sur l’histoire des contrôles de sexe (2008, 2012, 2015, 2019, 2023) et ceux de Lucie Pallesi sur la transidentité dans les sports de compétition (Pallesi et Bohuon, 2023, Pallesi, 2024, 2025, 2026) ont pour objectif de construire un dialogue avec les sciences biologiques et médicales. Ils engagent une démarche d’historicisation des catégories bio-médicales relatives à la différenciation sexuelle, comme de leur instrumentalisation en dehors de la recherche bio-médicale, pour mettre au jour les rapports de pouvoir qui traversent, perturbent et parfois biaisent la recherche sur l’élaboration de ces catégories historiques (Bohuon, Dorlin, 2021, Bohuon et Castan-Vicente, 2026). De ce fait, ces recherches ont pour finalité de rendre plus intelligible la complexité des corps sexués et/ou genrés et le caractère indécidable de l’inné et de l’acquis en matière de performance sportive (Bohuon, Quin, 2021 ; Bohuon et Quidu, 2022). S’il continue d’être opérant pour comprendre le sport du début du XXIe siècle, le concept de « fief de la virilité » est certes le produit d’une réflexion sociologique mais il possède cependant un fondement anthropologique et épistémologique, touchant à la biologie et à la physiologie des corps humains, eux-mêmes construits par plusieurs siècles de discours médico-philosophiques (Bohuon, Quin, 2013, Bohuon et Quin, 2015, Bohuon, Quin, 2018). Il est le produit d’une histoire dans laquelle se sont engagés un nombre incalculable d’acteurs sociaux aux motivations, aux intérêts et aux légitimités diverses (Castan-Vicente et Bohuon, 2019).
Les recherches de Louis Neymon s’intéressent aux constructions sociales du genre, particulièrement celles des masculinités et du masculinisme, questions réactualisées par les réseaux sociaux et sur internet plus largement (Neymon, 2024). Ces champs d’études s’ancrent dans une historicisation de ce qu’est la masculinité, à rebours de perspectives essentialistes considérant que la biologie dicte les rapports entre les genres. La pratique des sports de force, à travers les disciplines du strongman et de la force athlétique, permet aux hommes notamment (mais pas seulement) de « s’apprécier » et s’admirer entre eux, en mettant en avant des systèmes de valeurs genrés qui s’appuient entre autres sur des facteurs biologiques, tels que le dysmorphisme sexuel. Plus largement, ces recherches permettent de plonger au cœur des normes masculines contemporaines, par l’excès qu’en proposent les sports de force, tout en étudiant les possibilités nouvelles du développement d’un sport par les réseaux sociaux. En parallèle, elles permettent d’articuler masculinités et politisation, en interrogeant le lien entre pratique physique, interactions sociales et politique.
Les recherches de Cyril Thomas interrogent les processus de racialisation au sein du champ sportif afin de comprendre la genèse et la diffusion des explications racialistes de la performance, notamment à partir du cas de l’appréhension des performances des athlètes kényans dans la presse sportive (Thomas, 2021 ; Thomas 2024a). Elles analysent également l’implication ambivalente des sciences biologiques dans ce processus de racialisation, permettant à la fois de déconstruire les stéréotypes racialistes véhiculés par la presse tout en ne parvenant pas à s’extraire d’une lecture raciale des performances sportives (Thomas et al., 2026). Partagée par les organisations sportives (Thomas et al., 2021), cette appréhension racialisée de la performance amène des discriminations dans l’espace athlétique (Thomas et al., 2022), qui interagissent avec d’autres formes de catégorisations, notamment liées au genre (Thomas, 2024b).
Les travaux de Lisa de Frutos s’inscrivent dans une perspective socio-historique portant sur les savoirs médicaux relatifs aux corps des femmes en mouvement, depuis 1945. Ses recherches interrogent la manière dont les corps des sportives ont été pensés, décrits et encadrés par des discours médicaux. Dans le prolongement d’une tradition plus ancienne associant étroitement le corps des femmes à leur fonction reproductive, ces approches médicales participent à définir à la fois les limites et les potentialités attribuées aux sportives. En mettant en regard l’évolution de ces savoirs avec les transformations contemporaines du sport de haut niveau, notamment les performances de sportives en période de maternité ou de menstruations, ses travaux visent à éclairer la manière dont se redéfinissent aujourd’hui les normes corporelles dans le champ sportif et médical.
Anne Schmitt, David Sayagh, Léa Gogniat, David-Claude Kemo-Keimbou, Peterson Ceus,
Les travaux qui s’inscrivent dans ce thème s’intéressent aux socialisations des pratiquantes et pratiquants d’activités physiques, sportives et artistiques, ce qui implique d’étudier l’influence d’espaces et d’instances de socialisation multiples. La famille, les institutions scolaires, les groupes de pairs, les médias, le travail et les institutions sportives diffusent des injonctions souvent contradictoires conduisant les individus à développer des dispositions (manières durables d’être, de se tenir, de sentir, de penser, d’agir, etc.) parfois dissonantes, voire antinomiques avec celles qui sont incorporées au travers des pratiques physiques et sportives. Il s’agit ainsi de s’intéresser à la fois aux dimensions socialisées et aux dimensions socialisantes des pratiques physiques et sportives en rendant compte de cette pluralité d’influences sociales. Il est question d’analyser à la fois en quoi les rapports sociaux de sexe, de classe, d’âge et de race s’influencent mutuellement, jouent sur les pratiques et sont façonnés par ces dernières (Sayagh, 2022 ; Schmitt, Atencio et Sempé, 2021 et 2020 ; Schmitt et Atencio, 2023).
Différents contextes et différentes formes de pratique physique et sportive sont étudiées : les pratiques d’apparence et de mise en spectacle des corps, les mobilités actives (Sayagh, 2025), les APS en milieu scolaire (Schmitt, 2020), les sports de haut niveau (Schmitt et Bohuon, 2021, Peterson Ceus), les pratiques sportives militantes (Bohuon, Castan-Vicente et Schmitt, 2022). La confrontation des différents espaces de socialisation permet de faire émerger les dispositions plus ou moins consonantes ou dissonantes des pratiquant·es et les modalités socialement contrastées de leur acquisition. Cette démarche conduit par exemple David Sayagh à étudier comment s’articulent les socialisations sportives, mobilitaires, écologiques et sanitaires des pratiquant·es du vélo et comment ces dernières participent à façonner les rapports sociaux de sexe, de classe, d’âge, de racisation et de territoire (Sayagh, 2025).
L’étude des inflexions et des contradictions au sein du jeu des dispositions permet également de mieux comprendre deux aspects décisifs des processus de socialisation dans leur dimension pragmatique : les processus de construction des formes de résistance par les corps (Schmitt et Sempé, 2022) et l’intervention de la réflexivité critique des actrices et des acteurs dans la réalisation de leur activité. Notamment à partir des outils de la biographie sociologique, il s’agit aussi d’étudier les formes de re-socialisation et de conversion des dispositions acquises dans le temps long (Sayagh et Dusong, 2021).
Façonnant les corps de classe, de genre, de race, en situation de handicap, les socialisations plurielles des acteurs et des actrices du champ sportif (pris dans son acception la plus large) permettent de déceler les mécanismes et les déterminants sociaux afin de comprendre l’incorporation, la reproduction, le renforcement ou au contraire le questionnement, la déconstruction des différents rapports sociaux de pouvoir (Sayagh, 2022 ; Schmitt et Sempé, 2022). Nos travaux permettent ainsi de dévoiler les fondements sociaux, politiques et culturels des inégalités (Schmitt et Bohuon, 2021 ; Adam, Sayagh et Buhler, 2023). Dans la mesure où ces inégalités sont souvent présentées et perçues comme des faits biologiques immuables, puisque inscrits et marqués dans les corps, ces travaux croisent ceux du thème sur la « biologisation du social ».
Les recherches de Léa Gogniat s’intéressent aux effets que la socialisation sportive a sur les violences sexuelles dans le sport. Ses travaux cherchent à définir les violences sexuelles dans le sport, à étudier les spécificités du champ sportif au regard de ces violences et à comprendre les mécanismes qui permettent leur perpétuation et leur impunité́. Il s’agit de comprendre les conditions sociales qui rendent possibles à la fois la production et la silenciation des violences sexuelles dans le sport, en montrant comment les pratiques ordinaires et la socialisation par le corps contribuent à leur (in)visibilisation.
Anaïs Bohuon, Florys Castan-Vicente, Peterson Ceus, Cyril Thomas, David-Claude Kemo-Keimbou, Louis Neymon, Lucie Pallesi, David Sayagh, Anne Schmitt
Au sein de ce thème, les travaux de recherche ont pour objectif d’analyser comment les sportives (et les sportifs exclus des sports dits de tradition féminine), combattent les freins, les résistances et les multiples exclusions depuis près de deux siècles, en investissant des pratiques toujours plus nombreuses, en essayant de participer aux compétitions sportives et, plus rarement, en occupant des positions de pouvoir (Castan-Vicente, Bohuon et al. 2019, Castan-Vicente, Carpentier et Nicolas, 2020). Les recherches de Florys Castan-Vicente se concentrent notamment sur ces sujets. Depuis les années 1900, et notamment pendant les “années Milliat” (Castan-Vicente, 2025) différents mouvements de femmes et de féministes sportives montrent la possibilité de résistances aux interdits des fédérations (Castan-Vicente, 2024), ainsi que la portée symbolique forte que constitue une remise en cause des limites des capacités physiques accordées aux femmes, à l'échelle collective (accès à certains droits et professions) comme individuelle (carrières sportives, émancipation physique, santé, autodéfense). À différents moments historiques et dans différents contextes géographiques, les modalités de mobilisations passent par une institutionnalisation séparatiste, permettant une autonomie et l'émergence de figures de dirigeantes, dont les parcours sont également analysés (Caprais et Castan-Vicente, 2024 ; Cervin, Nicolas, Dufraisse, Bohuon et Quin, 2017). Ces réseaux séparatistes sont autant de contre-modèles au système fédéral dominant (Castan-Vicente, 2024) qu’il s’agit d’analyser de l’échelle du club (Castan-Vicente, 2025) à celle de la fédération internationale, permettant également d’interroger les circulations des modèles de résistance et les relations internationales au sein de ces mouvements (Castan-Vicente, 2026).
Les travaux d’Anne Schmitt analysent les pratiques sportives nautiques hors normes comme la voile hauturière et le surf de grosses vagues, montrant comment les performances exceptionnelles des femmes remettent en question la hiérarchie sexuée autour de laquelle s’est historiquement construit le monde sportif (Schmitt et Bohuon, 2021 et 2021; Schmitt, à paraître) Le discours sportif et ses catégories femmes/hommes s’y révèlent performatifs et affirment une normativité cis et dyadique remise en cause par les personnes intersexes et les personnes transgenres dans les sports de compétition (Bohuon et Pallesi, 2025, Bohuon et Pallesi, 2027, à paraître et Pallesi et Robin-Radier, à paraître) mais aussi dans les sports dits « intellectuels » comme les échecs (Bohuon, Schmitt et Iglesias, 2027, à paraître). Il s’agit donc d’analyser les mécanismes au gré desquels s’organisent et se réorganisent sans cesse, notamment sous l’intervention du droit et de la médecine, la forme des corps et la place qu’ils tiennent dans les échanges sociaux. Construites, les normes corporelles sont aussi déconstruites et reconstruites dans et par les sports.
L’étude des marges du sport et de ses acteurs et actrices les plus transgressives apparaît ici particulièrement heuristique (Castan-Vicente, Bohuon et Pallesi, 2021). Les pratiques à vocation sportive centrées sur la mise en spectacle des corps des femmes des classes populaires parfois racisées (premières compétitions de cyclisme, courses, lutte) permettent d’analyser les parcours des premières sportives professionnelles au prisme de l’intersectionnalité (Castan-Vicente, 2023).
A l’échelle nationale comme internationale, les travaux de Kemo-Keimbou montrent les résistances des pays africains à l’eurocentrisme des fédérations internationales et du mouvement olympique, ainsi que le rôle de l’impérialisme américain dans l’émergence des organisations sportives en contexte post-colonial (Charitas et Kemo-Keimbou, 2013), notamment à travers l’exemple du football.
Ceux de Cyril Thomas analysent les relations sportives entre la France et certains pays africains en contexte post-colonial. Ils s’intéressent ainsi au processus postcolonial singulier dans lequel s’insèrent les relations entre les institutions et les acteurs français·es et kényan·es en athlétisme (Thomas et al., 2020). Les relations entre ces pays produisent des situations de vulnérabilité pour les acteurs et les institutions des deux nations, notamment en ce qui concerne l’encadrement des migrations des travailleurs sportifs africains en France (Thomas, 2026, à paraître). Les travaux de Cyril Thomas mettent également en avant les difficultés des pays africains francophones à s’autonomiser de la tutelle de l’ancienne nation colonisatrice dans le champ sportif après les indépendances (Thomas et Bancel, 2024).
Les recherches de Peterson Ceus analysent la (non)inclusion des garçons et des hommes dans la pratique compétitive de haut niveau de sports exclusivement autorisés aux femmes réactualisant l'idéologie de la naturalisation du sexe. Ses recherches se centrent sur l’étude sociohistorique des processus et dispositifs, qui au sein des institutions sportives internationales conduisent à l’établissement des critères sociaux, biologiques et symboliques qui n’autorisent pas les hommes et les garçons à participer à certaines compétitions. Ses recherches ont pour objectif d’analyser les représentations corporelles de la performance qu'elles développent, tant dans des formes d'adhésions que de résistances aux institutions sportives.
Les travaux de David Sayagh s'intéressent aux stratégies plus ou moins conscientes mises en place par certains garçons/hommes cyclistes pour résister aux injonctions à la prise de risque, ainsi que celles développées par certaines femmes cyclistes afin de contourner les normes d'appropriation masculine de l'espace public, lesquelles s'avèrent particulièrement prégnantes dans les Quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) (Sayagh, 2021).
Enfin, les recherches de Margo Curschellas analysent les injonctions paradoxales auxquelles les parasportives font face du fait des systèmes de classification de genre et de handicap qui structurent le mouvement paralympique. Ses travaux interrogent conjointement ces deux mécanismes et les normes qui leur sont associées afin de saisir la manière dont ils enferment les sportives dans des catégories subordonnées qui les marginalisent doublement, façonnant ainsi leurs corps, pratiques et performances. Mais ses recherches permettent également de cerner les possibilités de résistance des parasportives face à l’intrication des rapports de pouvoir qui les assignent a priori aux marges du monde sportif.