Quand la science veut remplir les stades de football

Recherche Article publié le 28 mai 2021 , mis à jour le 31 mai 2021

Être à guichets fermés pour une compétition sportive, tous les acteurs du sport en rêvent depuis de longs mois. Pourtant, il ne suffit pas de venir à bout du Covid-19 pour que ce rêve devienne réalité. Christopher Hautbois et Frédéric Vernier, tous deux maîtres de conférences à l’Université Paris-Saclay et respectivement membres des laboratoires CIAMS et LIMSI se sont intéressés aux variables influençant l’affluence dans les stades de Ligue 1. Une recherche qui vient d’être publiée dans la revue Soccer & Society.

Pourquoi des spectateurs viennent assister à un match dans un stade ?

La question peut sembler incongrue après des mois de compétitions sportives à huis clos et alors que les enceintes sportives ne font que timidement leur réouverture depuis quelques jours. Pourtant, tous les organisateurs d'évènements sportifs et les clubs sportifs professionnels se la poseront à nouveau dans quelques semaines quand se confirmera le retour à une vie normale de fan. Les variables influençant le nombre de spectateurs dans un stade, et donc une partie des recettes des organisateurs, font l'objet depuis plusieurs années de recherches approfondies en France et à l'étranger. Toute une partie de ce corpus s'intéresse aux motivations intrinsèques des spectateurs : viennent-ils pour encourager leur équipe à gagner, à assister à un spectacle divertissant, à passer un moment agréable en famille ou entre amis ou pour être là où il faut être pour voir et se montrer ?

Un autre volet de la littérature s'intéresse au rôle de l'incertitude du résultat du match sur l'affluence. Dans les sciences du sport, un vieux postulat considère que, quand l'issue de la rencontre est incertaine, celle-ci suscite un vif intérêt non seulement des spectateurs mais également des acteurs économiques (sponsors, médias, etc...).

Enfin, un troisième axe de réflexion considère qu'au sein d'une saison, certains matchs comptent plus que d'autres : ceux qui permettent de gagner ou non le championnat, de se qualifier ou non à une compétition européenne ou encore d'éviter ou non une relégation dans la division inférieure. Ce sont les places à enjeux et on parle alors d'intensité compétitive : le résultat d'un seul match peut-il profondément modifier l'issue d'un championnat et les gains pour les différentes équipes impliquées ?

 

Quel est le rôle de l'intensité compétitive sur l'affluence dans les stades ?

Cette question fait l'objet de nombreux travaux en sciences du sport et d'un point de vue méthodologique, a quasi-systématiquement été étudiée à travers une approche économétrique. De savants calculs permettent d'identifier, les saisons ou les championnats européens pour lesquels l'intensité compétitive avait la plus forte influence sur le nombre de spectateurs. Christopher Hautbois (Faculté des Sciences du Sport de l'Université Paris-Saclay), Frédéric Vernier (Université Paris-Saclay) et Nicolas Scelles (Manchester Metropolitan University) ont fait le choix d'étudier cette question avec une approche très innovante, la visualisation. Développée dans les recherches en informatique dont Frédéric Vernier est un des spécialistes, cette approche ne consiste pas à mesurer mais littéralement à "visualiser" les résultats. Appliquer cette méthode issue des recherches en informatique à un objet lié aux sciences du sport, c'est toute l'originalité de l'approche retenue par les auteurs.

Comment s'est formée cette association inédite ?

Elle est née d'une discussion lors d'un séminaire de recherche. Elle a conduit les auteurs à étudier l'affluence dans les stades lors des matchs comptant pour le championnat de France de Ligue 1 durant les saisons 2009-2010 à 2018-2019, soit 10 saisons et 3800 matchs (matchs retours uniquement). L'approche par la visualisation permet de superposer (figure 1), donc de "visualiser" en même temps différentes informations : les places à enjeux (données fixes), les clubs situés dans les places à enjeux (qui potentiellement peuvent évoluer d'une journée de championnat à une autre  en fonction des résultats des matchs), l'écart de points entre les clubs à chaque journée de championnat et donc l'affluence dans les stades (qui évolue également journée de championnat après journée de championnat).

 

 
Figure 1. Visualisation de l’influence de l’intensité compétitive sur le nombre de spectateurs durant la saison 2015-2016 du championnat de Ligue 1

 

Comment interpréter ce visuel ?

 

  • L'affluence dans le stade apparait selon quatre couleurs différentes : bleu foncé (nombre de spectateurs largement supérieur à la moyenne observée lors des matchs allers pour une équipe donnée), bleu clair (nombre de spectateurs légèrement supérieur), rouge clair (nombre de spectateurs légèrement inférieur) et enfin rouge foncé (nombre de spectateurs largement inférieur)
  • seuls les matchs à domicile ont été étudiés, d'où l'information en couleur donnée un match sur deux
  • la figure fait également apparaître le chassé-croisé des clubs au classement après chaque journée de championnat. Les courbes étant plus ou moins ascendantes au regard du nombre de points accumulés par les clubs au fil de leurs victoires ou matchs nuls
  • les places à enjeux apparaissent selon quatre couleurs différentes : bleu (clubs en lice pour le titre et la qualification à la Ligue des Champions), jaune (clubs en lice pour une qualification à la Ligue Europa), blanc (clubs dont la position au classement ne présente pas d'enjeu immédiat), rose (clubs en position de relégable)

Les questions guidant l'observation peuvent dès lors être : les places à enjeux sont-elles un prédicteur de l'affluence ? Si oui, lesquelles et quand ? L'écart de points entre les équipes est-il un prédicteur de l'affluence ? Si oui, dans quelle proportion, pour quelles places à enjeux ? Un club isolé au classement (loin de ses poursuivants ou des clubs au-dessus de lui) et/ou occupant une place sans enjeux est-il condamné à voir le nombre de ses spectateurs diminuer ?

 

Quelles observations peuvent en être faites ?

 

Si nous reprenons le cas de la saison 2015-2016 (figure 1) :

  1. Le PSG a très vite creusé un écart conséquent avec ses poursuivants et est assuré de remporter le championnat plusieurs journées avant la fin. L'influence des résultats sur l'affluence est minime (affluence marquée de couleur claire). Qu'il gagne (souvent) ou qu'il perde (rarement), le PSG est un club attractif qui assure un remplissage du stade très élevé. On observe toutefois une légère augmentation pour le dernier match à domicile de la saison.
  2. Cinq clubs se disputent les places qualificatives pour la Ligue des Champions et la Ligue Europa. Ces places à forts enjeux et le faible écart de points entre les clubs (forte intensité compétitive) influencent positivement le nombre de spectateurs lors des matchs à domicile.
  3. Cinq clubs se disputent la dernière place de relégable ce qui influence positivement le nombre de spectateurs lors des matchs à domicile.
  4. Troyes a "confirmé" sa place de relégable plusieurs journées avant la fin. L'absence d'incertitude et le nombre important de points qui le sépare du premier non-relégable explique la faible variation du nombre de spectateurs lors des matchs à domicile. Ce nombre augmente toutefois lors du dernier match à domicile de la saison. Les spectateurs sont venus dire "au revoir" à leurs joueurs avant la redescente en Ligue 2.